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Eric Léturgie : « Le monde de la coiffure est paralysé dans un carcan poussiéreux »

12/09/2019 | Coiffure | Siska von Saxenburg

 

INTERVIEW. Ambassadeur L’Oréal, le styliste Eric Léturgie, aujourd’hui à la tête d’un réseau de 34 salons, a délaissé les shows internationaux pour se consacrer à la valorisation du métier de coiffeur, qui est, selon lui, «écrasé entre les marques, les salons et les chaînes».

Profession bien-être : Vous venez de présenter votre dernière collection. Une fois de plus, vous l'avez réalisée sur des modèles «sauvages». Pourquoi cette volonté de ne pas prendre de mannequins professionnels ?

Je vous arrête tout de suite : ce n'est pas pour des raisons de budget ! Mais à une époque où Instagram façonne l'imaginaire, créant des modèles qui n'existent pas dans la vraie vie, il me parait important de s'ancrer dans la réalité. Car aussi créatif qu'il soit, le coiffeur de salon est confronté à des contraintes que ne connait pas le coiffeur de studio. Il en a d'autres, pas forcément plus faciles à surmonter.Et surtout, les clientes se reconnaissent dans les mannequins dits « sauvages » ! 

En fait, la «girl next door» pose beaucoup plus de problèmes qu'un modèle professionnel ! Surtout s'il s'agit d'une femme active. Il faut tenir compte de la qualité de son cheveu, pas toujours en adéquation avec l'image qu'elle se projette d'elle-même. Et savoir qu'elle n'aura pas la journée pour se soumettre à mes différents essais. 

Car, à la différence d'un modèle professionnel, qui est payé pour être patient, votre cliente n'a pas forcément cinq heures à vous consacrer. De plus, ce serait contre-productif et pas du tout rentable pour le salon. Alors, effectivement, c'est moins spectaculaire qu'un travail sur un défilé ou lors d'un shooting photo, mais cela ne veut pas dire que ce n'est pas créatif. C’est vrai, les coiffeurs ont besoin de rêver, mais ils doivent surtout répondre aux attentes de la cliente d’aujourd’hui. 

Vous parlez de créativité… Est-il vraiment possible de la libérer au quotidien dans un salon ?

La mode vient de la rue, et doit y retourner. Nos salons sont des portes ouvertes pour accueillir les tendances.  Je ne connais pas plus stimulant que d'accueillir une femme qui veut changer de coiffure et d'imaginer ce qu'elle pourrait devenir une fois passée par vos mains. Travailler le cheveu n'a rien d'anodin. Il a une symbolique très forte : souvenez-vous de Samson, des moines tibétains qui se rasent la tête pour préserver leur intégrité intellectuelle ou le désespoir des femmes tondues à la Libération. 

Nous avons tous connu des clientes qui pouvaient éclater en sanglots si le résultat de votre travail ne lui convenait pas. C'est parfois l'expression d'un vrai désespoir, et pas seulement d'un caprice. Toute l'habilité du coiffeur va être justement de percevoir l'attente de la personne assise dans son fauteuil et de la traduire au mieux. C’est l’art d’observer une personne dans sa globalité pour répondre à sa spécificité.  

Que faut-il pour y parvenir ?

D'abord, aimer les gens et et le retard de notre profession son métier. Ce n'est pas forcément le plus facile, le coiffeur de salon est littéralement écrasé entre les marques, les salons et les chaînes et le retard de notre profession. Or, même si, en France, on dévalorise les métiers manuels, la coiffure, c'est avant tout des rapports entre des individus.

Un client satisfait reviendra toujours voir le même coiffeur, celui qui l'a compris. Celui qui coiffe en silence le taciturne, sourit au communicatif et qui tout en pratiquant l'écoute proactive, fait son travail : embellir la personne assise dans son fauteuil. Et tout le monde sait que de se sentir beau augmente le bien-être et la confiance en soi. L’acceptation de son propre reflet dans le miroir est capital. 

A vous écouter, on a l'impression que l'écoute et l'empathie sont presque plus importantes que la technique ?  

Certainement pas ! Il faut absolument, dans ce métier, faire preuve d'une technicité sans faille. C'est la base. Tout au long de la journée, vous allez voir défiler des personnes aux chevelures différentes, de la jeune femme aux longueurs lisses à la retraitée aux cheveux fragilisés. Si vous n'avez pas une connaissance parfaite des structures, pas d'expérience de la coupe, vous allez forcément prendre des risques. 

Et le risque, c'est la cliente déçue qui ne reviendra pas et, en plus, vous créera un buzz d'enfer. Et là, on rentre dans une boucle infernale. Vous allez être vexé par l'attitude de votre cliente, votre humeur va s'en ressentir et vous allez être encore moins ouvert sur le client suivant. Et forcément moins performant…

Quoi qu'il en soit, un bon coiffeur, c'est celui qui ne cesse d'apprendre et se former. Le monde de la coiffure en France est aujourd'hui paralysé dans un carcan poussiéreux. Etre un artisan, c'est pourtant valorisant. En salon, nous ne sommes peut-être pas des artistes, mais nous faisons un travail d'artiste.

Comment pourrait-on rendre ses lettres de noblesses à la coiffure ?

En cessant de pousser vers cette voie des jeunes sans vocation spéciale. Il s'agit de transmettre de la passion et de susciter l'envie de bien faire. Aujourd'hui, ils apprennent en CAP des gestes qui ne conviennent plus du tout à notre métier. Pas étonnant que 50% d'entre eux décrochent avant de passer l'examen !

Il faudrait aussi redonner à chacun le sens des réalités. Je vois les coiffeurs aujourd'hui pédaler tête baissée, le nez dans le guidon, englués dans le quotidien, persuadés d'être les meilleurs dans leur spécialité. Forcément, ils ont moins d'imagination et répètent toujours les mêmes astuces techniques. 

Alors que, peut-être, ils pourraient découvrir, grâce à la formation, des éléments qui leur permettraient de mieux vivre de leur travail. Ils ne prennent plus le temps de regarder autour d'eux. Souvenez-vous de la phrase d'Einstein : «La folie, c'est de se comporter toujours de la même manière et s'attendre à un résultat différent.» C'est particulièrement vrai dans la coiffure.

N'est-ce pas justement le rôle du digital que d'ouvrir de nouvelles perspectives ?

On ne peut plus ignorer le numérique. Mais il faut des ponts avec la vraie vie. Le virtuel est positif, à condition d'amener une vraie valorisation de l'humain. On peut parfaitement apprivoiser le numérique sans y perdre son âme... 

Propos recueillis par Siska von Saxenburg. 

Retrouvez Eric Léturgie sur le stand de Profession bien être au MCB (Mondial Coiffure Beauté), qui ouvrira ses portes du samedi 14 au lundi 16 octobre, à Paris, porte de Versailles. Il participera à des points experts précis :

- Samedi 14 à 16h : Comment apprivoiser le numérique même si on déteste l'informatique.
- Dimanche 15 à 10h : Comment adapter les tendances à votre clientèle.
- Dimanche 14h : Comment alléger la charge mentale et devenir un «marchand de bonheur». 

- Lundi 10h : Franchise, licence de marque ou indépendant : quelle est la bonne formule pour se lancer?

Le site www.professionbienetre.com et les newsletters en accès illiité.

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